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Le dénonciateur, nouvelle de Dominique Natanson

Est-il possible que ça se soit passé comme ça pour mon oncle Marcel Bleuwen ? Je ne sais vraiment pas.

***

Le dénonciateur avait allumé la lampe, sur la table.  Et, dans le silence de la mansarde, il hésitait.
«Monsieur le Chef de la Gestapo?»  Non, cela sonnait mal. Cela faisait… «chef de gare». Quel était son grade exact ? Ober… quelque chose ? «Messieurs de la Gestapo» ?
Certes, ils étaient plusieurs.  Il les imaginait dans une grande pièce trop éclairée, avec chacun son bureau, les manteaux de cuir accrochés comme des dépouilles aux portemanteaux de bois clair.  Il les voyait, sortant à grands pas de sous le porche de la place Mantoue, ou s’engouffrant dans une Citroën noire. Il entendait leurs portières claquer.  Il eut envie de rire, d’un rire mauvais, tout intérieur, qui le déchirerait.

« Messieurs de la Gestapo ». Cela ferait l’affaire.  Quelle importance, de toutes façons ? La lettre serait anonyme.

Depuis la fin de la matinée, il songeait à cette lettre.  Il s’était levé tôt, avait parcouru d’un œil ahuri l’espace vide de la pièce.  Il avait posé ses pieds nus sur la carpette élimée.  Aucun bruit ne venait de la mansarde voisin e.

Il s’était habillé dans le froid ; depuis deux jours, il ne faisait plus de feu.  Il s’était accoudé à la table, à la toile cirée râpeuse.  Pas de petit déjeuner, ce matin.  Il n’y avait même pas songé.

Pendant de longues minutes, il était resté là, engourdi.  Puis, il s’était dirigé vers la porte.  Il avait descendu les cinq étages par l’escalier de service qui menait à la petite arrière-cour.

En bas, la rue du Mont-Revers était déserte. Pas un soldat en vue. juste deux ouvriers en vélo qui se hâtaient, et qui étaient passés dans le chuintement des pneus pleins s’écrasant sur la chaussée.

Le dénonciateur avait traversé la rue, s’était retourné vers son immeuble, au 18 de la rue du Mont-Revers. La façade était de la même blancheur fade que d’habitude. Un peu plus fade, un peu plus grise, peut-être. Aucune lumière aux fenêtres encore calfeutrées, bien que l’heure du couvre-feu fût passée.

Il s’était dirigé vers la grille du square Saint-Pierre, l’avait poussée de la main.  Rosée froide, fer rouillé, doigts mouillés : il s’était essuyé la main sur son pantalon.

Dans le square, il avait très exactement repris le trajet que suivait habituellement le gosse.  Il avait même sautillé, durant quelques secondes, sur le muret de brique qui ceinturait le bac à sable.  Depuis deux jours, cela faisait partie de l’itinéraire obligé, dérisoire.

L’esprit vide, il avait ensuite déambulé, dans les rues à peu près désertes, durant une heure peut-être.  Les cloches de la cathédrale avaient sonné
neuf, dix coups ? Il n’aurait su dire combien exactement.

Ses pas l’avaient conduit jusqu’au bord du fleuve.  Le froid était vif.  On distinguait la silhouette d’un soldat emmitouflé en haut du silo blanc. Il n’avait pas peur des soldats. Il avait descendu les marches vers le quai puis il s’était assis par terre, tassé au pied du mur, en contrebas de la rue d’où personne n’aurait pu le voir. Et il était resté là, les yeux fixes, regardant fuir l’eau jaune.

C’est alors qu’il avait songé à la lettre.

***

Vers midi, il avait eu faim.  Mécaniquement, il s’était dirigé vers le Café des Sportifs.

– Tiens, Monsieur Galantin, ça faisait longtemps qu’on ne vous avait pas vu. Le plat du jour, comme d’habitude ? s’était empressée Annette.

Il n’avait pas répondu, mais la serveuse ne l’avait pas lâché

– Alors, on ne vous voit plus en ce moment !

Elle avait à la main un chiffon humide, gris et lourd, dont elle s’était servi pour nettoyer la table de marbre.

– Et puis, vous n’avez pas l’air en forme

Elle avait jeté un regard rapide vers la salle presque vide du café et avait ajouté, plus bas :

– Notez, je vous comprends, avec tous ces évènements.

Il avait baissé la tête.

– Et puis, ça c’est passé dans votre rue, la rafle de mardi. Vous étiez aux premières loges !

Nouveau coup d’œil vers le café tranquille.

– Pauvres gens, tout de même ! C’étaient vos voisins, non ? Quand est-ce que ça finira tout ça ?

Si elle savait, s’était-il dit.

Et il avait mangé avec des gestes automatiques. Il avait le sentiment d’être une mécanique vide, et par bouffées, une honte immense et désespérée le submergeait. Il ressentait alors, durant quelques instants, l’atroce sensation d’être le seul de son espèce, au milieu d’une humanité qui le condamnait. Il accomplissait les gestes sans s’en rendre compte : il avait brisé sa portion de pain, lentement, sans faire de miettes, il avait sorti ses tickets et son argent, écrasé les rutabagas avec sa fourchette et mis de côté sur le rebord de l’assiette la partie fibreuse des légumes. Il avait rapidement terminé le plat. Près de lui, à moins de deux mètres, la conversation du comptoir avait commencé de s’enfler, au fur et à mesure de l’arrivée des habitués. Dans ce brouhaha, il n’avait pas discerné la moindre parole qui eût un sens.

***

Et maintenant, sa plume crissait sur le papier. D’une écriture penchée, il écrivait la lettre.

« Messieurs de la Gestapo, j’ai l’honneur de vous informer que, lors de votre rafle du mardi 18 courant, vous avez raté… » Non, « raté » faisait trop ordinaire, trop plat. Il fallait faire les choses avec style.

Les mots ne venaient plus. Le froid piquait dans la pièce sans feu. Le givre avait dessiné de fines courbures blanches sur la vitre de la lucarne. Il songea à l’impression de froid intense qui l’avait pris sur le seuil du café. Un froid désespérant. Pourtant, il n’était pas rentré chez lui. Dans les rues, il avait encore marché, dévisageant les gens comme s’il cherchait à reconnaitre quelqu’un. Il avait erré. Le temps se dévidait, s’éternisait comme s’allongeaient les avenues, qu’il avait cependant parcourues, d’un bout à l’autre, à grands pas.

Il n’était rentré chez lui que vers cinq heures, quand la nuit était enfin tombée. Il lui fallait l’obscurité, la tache de lumière de la lampe sur le papier, pour se mettre à la lettre.

« … que, lors de votre rafle du mardi 18 courant, vous avez manqué une prise. En effet, au 18 de la rue du Mont-Revers, au 5c étage, vous avez arrêté une femme et un garçonnet. Mais dans la mansarde voisine, sous le nom de Louis Galantin, se cache le juif Marcel Bleuwen ».

Ce n’était pas signé, naturellement.

Le soir même, il irait porter la lettre, sous le porche de la place Mantoue, directement dans leur boite, une grande boite aux lettres de bois verni qu’il avait repérée dans l’après-midi.

Puis, le dénonciateur rentrerait chez lui. Et, dans la mansarde froide, il attendrait.

***

Est-il vraisemblable que ça se soit passé comme ça pour mon oncle Marcel ? Je ne sais pas.

***