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La rafle du « billet vert »

Des photographies de la rafle resurgissent

On appelle « rafle du billet vert » la première grande rafle des Juifs à Paris, le 14 mai 1941. Elle visait les hommes, juifs, étrangers, convoqué par une convocation sur un papier vert pour « examen de leur situation ». La rafle est faite par la police française, sous les ordres de l’occupant nazi.

Pourquoi ça s’appelle « rafle du billet vert » ?

Une rafle, c’est une opération de police qui vise à arrêter un grand nombre de personnes.

Il n’y avait pas eu de rafle de Juifs en France occupée, avant mai 1941. Alors, pour tromper les Juifs, les Nazis, aidés par la police française, vont convoquer des hommes juifs. Cette convocation est imprimée sur un papier vert :

01 billet vert
« Billet vert » de convocation d’Alexandre Wertheimer par le Préfecture de Police de Paris.
Que nous apprend ce document ?
  • C’est la Préfecture de police de Paris qui l’envoie.
  • C’est signé du Commissaire de Police ou de son adjoint.
  • A la main, sont ajoutés le nom, la date de naissance et l’adresse de la personne juive, ce qui signifie que la Police française a créé un fichier des juifs.
  • Le billet indique qu’il faut venir, accompagné, à 7 heure du matin : on a ajouté à la main le lieu où aller : c’est un commissariat ou une salle de réunion ou un gymnase…
  • La fin du billet est menaçante : les « sanctions les plus sévères » seront prises pour ceux qui ne viendraient pas.

Y aller ou pas ?

Les Juifs parisiens ont hésité. Un peu moins de la moitié des hommes juifs étrangers convoqués se sont rendus à la convocation.

Pourquoi ?
  • Les Juifs étrangers réfugiés en France avaient encore confiance en la France, pays des Droits de l’Homme.
  • Certains ont même pensé que cela allait être positif : une régularisation de leur situation…
  • Beaucoup se sont dit : « Je travaille, je n’ai jamais été condamné » donc je ne risque rien.
  • Les Juifs étaient « légalistes » : ils respectaient la loi française.
  • Je vais y aller pour éviter des sanctions et protéger ma famille
Les témoins racontent

« Ils nous ont envoyé cette fameuse convocation qui en elle-même était tout à fait bénigne. C’était notifié pour vérification d’identité. Mais dans ma petite tête, je voyais autre chose et je dis à mon père : « Pourquoi qu’on n’est pas obligé d’y aller ?Moi je vais foutre le camp. » On pouvait passer en zone libre à l’époque. Mon père me dit : « T’as jamais été condamné, on ne t’a jamais pris en flagrant délit, qu’est-ce que tu risques ? Mais moi, j’avais un doute… »
Abor Albert Grinholtz

Où était le piège ?

Les hommes juifs étrangers qui répondent à la convocation sont arrêtés, puis on demande aux femmes qui les accompagnait d’aller chercher des affaires, enfin, les hommes sont emmenés en autobus à la Gare d’Austerlitz, puis un train les emmènera vers deux camps du Loiret : Pithiviers et Beaune-la-Rolande. De là, ils seront déportés vers Auschwitz en juin et juillet 1942 et assassinés pour la plupart.

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Liste distribuée par la police aux familles des hommes arrêtés.

Découverte des photos

Il n’existait aucune photographie des rafles contre les Juifs, en France.
En septembre 2020, deux collectionneurs M. Bourdeaux et Ordas présentent au mémorial de la Shoah des planches-contact qui leur ont paru surprenantes et intéressantes. Longtemps gardées – et oubliées ! – par un brocanteur, ces photographies sont très vite identifiées par les responsables de la photothèque du Mémorial de la Shoah.

PlancheContact
Une des planches-contact », numérotée 82.

Un tirage contact est une opération photographique qui permet d’obtenir sur papier photosensible la version positive d’un négatif. Il est réalisé en posant le film négatif directement au contact du papier photographique, et en éclairant l’ensemble. Les images ainsi obtenues ont alors exactement les dimensions des images du négatif.

Que montrent ces photos ?

Le gymnase jappy

Les documentalistes repèrent aussitôt les lieux : autour du Gymnase Jappy.

Le gymnase Jappy 2006
Le Gymnase Jappy en 2006.

Le gymnase Jappy, un ancien marché couvert transformé en gymnase à la fin du 19e siècle. Il est situé dans le 11e arrondissement de Paris, quartier qui était celui de nombreuses familles juives.

Le rôle essentiel de la police française

Presque toutes les photos montrent des policiers français, en grand nombre. Même si la rafle a été organisée avec les SS, c’est bien la police qui la réalise.

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Un cordon de police contient les familles qui ont été séparées des hommes arrêtés.
La collaboration avec les Nazis

Plusieurs photos montrent le chef allemand de cette opération, Theodor Dannecker en compagnie des policiers et des fonctionnaires français.

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La photo montre : 1) debout à droite,Theodor Dannecker, dans son uniforme SS 2) des fonctionnaires et policiers français en civil, parmi lesquels le préfet de police de Paris, François Bard. Ils vérifient les listes de personnes à arrêter. 3) à l’arrière plan, assis sur les marches d’un escalier, un couple. On est donc au début de la rafle : les femmes ont pu entrer dans le Gymnase Jappy. On les en fera ressortir plus tard.
Des scènes de séparation des couples
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Une des photos les plus émouvante de ce reportage sur la rafle : le dernier baiser. A l’entrée du gymnase Jappy gardé par des policiers français, une femme et un homme échangent un baiser d’adieu.
L’un des policiers regarde vers le photographe mais n’a pas l’air contrarié que la photo soit faite.

Cette photo émouvante a été comparée à celle du « Baiser de l’Hôtel de Ville » une des photos les plus célèbres de Robert Doisneau :

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Le Baiser de l’Hôtel de Ville de Robert Doisneau.

Mais la photo de Doisneau est une photo heureuse, pris en 1950, dans une France libérée. Le bonheur du couple dans un Paris libre et agité est à l’opposé de ce baiser désespéré pris pendant une rafle.

Les hommes parqués dans le gymnase
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Les hommes arrêtés sont parqués dans le gradins du gymnase, tandis que la police française est au rez-de-chaussée.
L’angoisse des familles qui amènent les affaires demandées

Les hommes sont entrés dans le Gymnase Jappy. Les femmes sont restées dehors ou sont sorties. On leur demande de revenir avec des affaires (voir la liste plus haut dans cette page).

Le photographe va prendre toute une série de photos sur ces femmes aux visages inquiets qui sont là pour amener les affaires de la liste et tenter d’en savoir plus, de négocier éventuellement avec les policiers…

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A l’entrée gardée du gymnase, des femmes, parfois avec leurs enfants, amènent des valises pour les hommes arrêtés.
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Des paquets, des sacs, des valises, des vêtements apportés par les femmes. Au premier plan, une femme tente de négocier avec un policier. De quoi parlent-ils ?
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Les femmes sont bloquées à l’entrée du gymnase. Les visages sont graves.
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Regard vide de la femme au premier plan, regard inquiet de la femme qui est derrière elle.
Le départ en autobus des hommes vers la gare d’Austerlitz

Après des heures passées à attendre dans le gymnase, les hommes sont emmenés vers des autobus réquisitionnés. C’est encore la police française qui est à l’œuvre.

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Le bus est encore vide. Les premiers hommes quittent le gymnase par la grande porte sous une surveillance massive des policiers français.
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Les policiers français font monter les hommes dans les bus.
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Les hommes déportés arrivent à la Gare d’Austerlitz et vont monter dans l’un des 4 trains qui les emmèneront dans les camps du Loiret.
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Les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande

Le photographe a accompagné les personnes arrêtées de Paris jusque dans le Loiret.

Il photographie les internés dans le camp.

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Photographie des hommes dans un baraquement

Une photo prise par le même photographe aura une histoire particulière. Elle était connue sous le nom de photo du « gendarme de Pithiviers ». En réalité, elle a été prise à Beaune-la-Rolande, comme le montrent d’autres photos prise dans la ville.
Elle est célèbre car quand le cinéaste Alain Resnais, en 1956, voulut mettre cette photo dans son film sur les camps : Nuit et Brouillard, on lui imposa la censure : un bandeau noir cacha le képi du gendarme français qui gardait le camp. On ne voulait voir la responsabilité de la déportation que du côté de l’Allemagne et la collaboration devait être oubliée.

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Le camp de Beaune-la-Rolande gardé par un gendarme français (photo non censurée).

Mais qui a photographié cette rafle ?

Un certain mystère régnait quand on a retrouvé, 85 ans après, ces photographies.

D’abord, qui a pu ainsi photographier une rafle, aller même dans les camps du Loiret ?

Ensuite, pourquoi ces photos n’ont-elles pas été publiées, à part une ou deux comme celle du gendarme de Beaune-la-Rolande ?

Les Propaganda Kompanien

Il est assez évidemment que ces photos n’ont pu être prises que par une personne autorisée par les nazis. Dès 196, le gouvernement du Reich avait créé des Propaganda Kompanien (Compagnie de Propagande). La Wehrmacht avait ainsi ses photographes, reporters, techniciens.

L’homme qui a photographié était donc un agent de la propagande nazie. Un homme aussi qui avait un vrai regard de photographe, car ses photos sont d’une grande qualité humaine et artistique.

Pourquoi, si c’était de la propagande nazie, ces images n’ont-elles pas été publiées pendant la guerre ?

Ce sont les nazis qui ont voulu que la rafle soit photographiée. Pourquoi alors ne retrouve-t-on pas ces photos dans les journaux nazis ou ceux de la collaboration ?

Sans doute parce que le photographe était trop bon ! Les photos montrent admirablement l’angoisse des familles, des gens qui ne sont pas si différents des Français non juifs. Les personnes photographiées sont trop humaines !

Le photographe identifié : Harry Croner

Une recherche méticuleuse a permis de retrouver le nom du photographe à l’arrière d’un tirage d’une de ses photos, avec le tampon de la Propaganda-Staffel (escadron de la propagande) : il s’agit de Harry Croner (1903-1992).

Identification Croner
Au dos d’une photo, deux tampons : celui de la Propaganda-Stafffel et celui de Croner ont permis de l’identofier comme l’auteur des photographies de la rafle.

Qui était-il ?

Qui etait Harry Croner le photographe de la rafle du billet vert
Harry Croner en 1937.

Il tait photographe de profession à Berlin et avait été versé dans les Propaganda Kompanien de la Wehrmacht.

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Papier à en-tête de la Propaganda-Staffel de Paris, 1940.

Il est envoyé pour photographier la rafle, mais le résultat ne satisfait pas ses commanditaires.
Quelques mois après son reportage sur la rafle du billet vert, il est chassé de l’armée. En effet, la Wehrmacht découvre que son père est juif. Il est alors considéré comme un demi-juif et révoqué.

Il rentre à Berlin où il retrouve son magasin Croner Foto dans le quartier Wilmersdorf. Il doit le fermer en 1943 à cause de ses origines juives. Il est envoyé dans un camp de travail en 1944 et libéré par les Américains en 1945

Après la guerre, il reprend son travail de photographe et photographie des stars quand elles viennent à Berlin. Il fait ainsi des portraits de John Kennedy, de Willy Brandt, de Marlène Dietrich, d’Orson Welles ou d’Ava Gardner…

Conclusion

On peut sans doute comprendre les photos de la rafle par la personnalité du photographe. Il photographie admirablement les scènes avec une empathie évidente pour les victimes. Parce qu’il est un grand photographe comme le montre sa carrière d’après guerre. Parce qu’il est lié à l’histoire juive par son père.

Grâce à lui, on a un reportage très détaillé de ce que fut cette rafle du billet vert.

Sources


♦ Les photos sont aujourd’hui au Mémorial de la Shoah qui a réalisé une exposition remarquable en mai-juin 2026.


♦ Voir sur le site du mémorial.


♦Lior Lalieu et Jean-Marc Dreyfus ont publié un bel ouvrage avec des dizaines de photos commentées et expliquées : La Rafle du billet vert, 14 mai 1941, Les photos retrouvées, Calmann Lévy, mai 2026.

La rafle du Billet vert LIVRE