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La boite aux lettres

Nouvelle de Dominique Natanson

« Peut-être que ce qui s’est passé ne peut pas être compris, et même ne doit pas être compris, dans la mesure où comprendre, c’est presque justifier. »

Primo Lévi

Je m’appelle Lyes et je me fais du souci pour la boite aux lettres.

Il faut que je vous raconte ça. C’est bizarre et un peu compliqué, mais vous allez comprendre. J’ai remarqué la boite aux lettres en allant chez Speedy. Ou plutôt la maison déglinguée de la boite aux lettres. A côté de chez Speedy. Bon, je ne suis pas clair. Je vais reprendre depuis le début.

Chez Speedy, j’y vais parce qu’il faut bien aller quelque part. Ils disent que c’est rapide et sans rendez-vous, mais il faut quand même attendre. Et pour un artisan, attendre, c’est perdre du temps, perdre de l’argent et mécontenter les clients, qui attendent, eux aussi. Il faut vous dire que je suis électricien. A mon compte. Avec mon beau-frère Khaled. J’ai quarante ans, mais je continue à trimer comme au début.

Ce jour-là, le premier jour où j’ai vu la boite aux lettres, enfin la maison, j’avais amené le fourgon pour changer le train avant. Je ne pouvais plus faire autrement, les pneus étaient presque lisses. Je risquais le PV et les flics, ils ne nous font pas de cadeaux, à nous, parce qu’on est un peu bronzés, hein ! Même avec des pneus rechapés, ça coute une fortune un train de pneus. Bon, il fallait le faire. Je roule beaucoup, de chantier en chantier, et la sécurité, je dis : « respect ! »

Speedy, c’est avenue de Castres et c’est la sortie de la ville. Il n’y a pas grand-chose à faire quand on attend là. Il y a bien un café-épicerie en face, mais je ne vais pas au café dans la journée, quand je travaille. Un café, un journal, et on dépense inutilement ses sous. Déjà que j’allais en avoir pour presque 2000 balles de pneus…

Il faisait beau, un grand soleil de début de matinée, annonciateur d’une journée chaude comme je les aime ; je suis allé faire un tour dans le quartier. L’avenue de Castres, c’est en pleine modernisation. Il y a des constructions en train de se faire. Ils ont bâti la nouvelle gendarmerie, là, l’espèce de blockhaus entouré de grillages. Il y a aussi des usines abandonnées comme l’ancienne fabrique de machines à laver et même quelques maisons, isolées dans de grands jardins. L’une d’elles a cramé ; la façade est encore bien, mais il n’y a plus de toit, il ne reste plus que quelques poutres noircies. Bon, tout ça c’est plutôt bien pour le boulot. Ça fait des chantiers.

Alors j’ai été attiré vers cette maison, j’ai décidé d’aller voir de plus près, quoi. Je suis passé par une brèche du mur d’enceinte, mal rebouchée par des fils barbelés qui avaient été écartés. Un peu plus tard, je me suis rendu compte qu’il aurait suffi de pousser la grille d’entrée, déjà entrebâillée.

J’ai toujours été curieux, moi. J’aime marcher dans les terrains vagues. Ce n’est pas la campagne, mais ça pousse dans tous les sens, des herbes hautes, des ronces, des arbustes tordus dont on se demande comment ils font pour grandir entre les dalles de béton fissuré. On se laisse guider par des sentiers déjà tracés par tous les curieux qui sont passés avant nous : les SDF en quête d’un abri, les hommes qui cherchent un endroit pour pisser, les jeunes qui veulent trouver un coin pour se peloter, les gamins qui jouent…. Des débris, des objets surgissent entre les herbes. Il m’est arrivé de rester quelques minutes accroupi devant un machin en ferraille rouillée que je cherchais à identifier.

Mais ce qui me plait le plus dans les terrains vagues, ce sont les maisons abandonnées. Je me promène dedans. Bien sûr, il ne reste plus rien que des cochonneries ; tout a été pillé par les centaines de curieux dans mon genre qui s’y sont baladés. Mais il y a quand même quelque chose qui n’intéresse pas les gens et qui m’intéresse, moi : le circuit électrique. J’aime regarder comment c’était fait : les boitiers blancs des plombs,– souvent le couvercle manque, même ça ils le prennent, les interrupteurs électriques – souvent « broyés » eux aussi, et même les fils, ces vieux fils enrobés d’une espèce de coton. Aujourd’hui, on n’en veut plus de ces machins-là ; ça prenait feu au bout d’un certain temps, quand il y avait un court circuit et l’incendie se répandait dans la maison par les baguettes électriques qui étaient en bois ! Peut-être était-ce comme ça que le toit de la baraque avait cramé ? Il faut faire attention à ces choses-là. Moi, la sécurité, je dis : « respect ! »

Ce premier jour où j’ai visité la maison, je n’ai rencontré personne. Pas même un chat galeux qui s’enfuit par le trou béant d’une fenêtre, au moment où l’on entre. Mais j’avais déjà repéré la boite aux lettres. Il y avait une sorte d’auvent devant la porte d’entrée de la maison, soutenu par deux poutres de bois qui avait dû être vernies. Et sur la poutre de droite était clouée une boite aux lettres. Une boite aux lettres vieux modèle, pas agréée par la Poste. Une boite aux lettres en bois, avec une porte épaisse percée de gros trous ronds dans le bas. La porte avait gonflé à cause de l’humidité et ne fermait plus. Ce qui était bizarre, c’était l’étiquette collée dessus : elle semblait neuve. Une étiquette comme celle qu’on met sur les pots à confiture, avec dessus, tapé à la machine à écrire, un nom bien net : « Léon Hirtz ». La pluie n’avait pas délavé l’étiquette et ça aussi, c’était bizarre. Même s’il n’avait pas plu depuis quinze jours, cela voulait dire que l’étiquette avait été posée récemment. Et qui pouvait bien placer une étiquette sur la vieille boite aux lettres d’une maison abandonnée depuis des années ?

J’ai ouvert la boite aux lettres et sur le fond, il y avait une deuxième étiquette, tout aussi récente. C’était écrit : « Merci de faire savoir que M. Léon Hirtz habite actuellement 5, cité Léo Lagrange, appartement 1072, 3ème étage ». C’était à l’autre bout de la ville, un quartier neuf mais déjà déglingué, où j’avais habité moi-même, dans ma période galère, avant de connaitre Naïssa. Des HLM pourris, bruyants, invivables. J’y avais pourtant vécu douze ans. Là-bas, les boites aux lettres étaient explosées. Les gamins y mettaient le feu ou bien s’y agrippaient de tout leur poids pour les tordre ou les arracher. Cela sentait la pisse de chat dans la cage d’escalier. Dès que j’avais eu mon premier boulot et une voiture, j’avais cherché à fuir le quartier. Il avait quand même fallu six mois pour qu’on trouve un appart’, Naïssa et moi. Entre temps on s’était mariés. Je repasse de temps en temps dans la quartier, en allant bosser. Ils ont un peu rénové, mais ça ne change pas grand-chose. Je regarde les bandes de mômes qui trainent au pied des immeubles. Et ça me rappelle des moments où se mêlaient l’ennui, la frime et de sacrés moments de rigolade, malgré tout. Bon, mais je m’éloigne du sujet. Revenons à ces étiquettes, sur la boite aux lettres, devant la maison déglinguée.

Je me suis dit que le propriétaire de la maison brulée avait déménagé, mais ça m’intriguait quand même : quelqu’un qui possédait une grosse maison comme ça, il avait dû toucher les assurances. Pourquoi il se retrouvait dans un quartier « en difficulté » comme on dit poliment ? Et puis, pour faire un changement d’adresse, habituellement, on va à la poste. On paie et ils transfèrent le courrier, c’est comme ça que ça se passe, non ?


C’est trois semaines plus tard que j’ai rencontré le vieux bonhomme.

Cette fois, c’étaient les amortisseurs arrière. Mon fourgon, je l’avais acheté d’occase et à force de transporter du matériel lourd, eh bien j’ai fini par avoir des amortisseurs qui n’amortissaient plus du tout. Et ça, c’est dangereux. Il avait tendance à chasser de l’arrière, le fourgon. Faut pas jouer avec la sécurité.

Donc, retour à la case « Speedy ». Et donc, pour éviter d’attendre sur place en se rongeant les sangs pour savoir comment on va payer la facture, petit tour dans les terrains vagues autour de l’avenue de Castres.


Je m’étais installé sur le devant de la maison, à la fenêtre. Avant, j’avais tourné autour de la boite aux lettres, sans la toucher. De là où j’étais, je la regardais sans la voir. Il faisait beau. J’avais posé une jambe sur le rebord de la fenêtre, je m’étais adossé au reste d’un volet de bois à la peinture écaillée et je songeais. Je pensais à ma famille, je me disais qu’il fallait que je n’oublie pas d’être à l’heure, ce soir, pour emmener le petit chez le coiffeur.… C’est alors qu’il est arrivé.

Il marchait droit vers la maison, assez vite, dans ce qui restait de l’allée qui menait de la vieille grille à la maison. C’était un vieux monsieur, petit, un peu vouté. Il était habillé d’un imperméable sombre, pas très clean, étonnant en cette saison. Il n’a prêté aucune attention à ma présence. Il est allé directement à la boite aux lettres qu’il a ouverte. Elle était vide, naturellement, comme je l’avais moi-même constaté, un quart d’heure plus tôt, par un coup d’œœil dans l’entrebâillement de la porte en bois qui ne fermait plus.

Je lui ai lancé :

— – Vous êtes Monsieur Hirtz ?

Il s’est tourné vers moi comme s’il était surpris qu’on lui adresse la parole. Il n’a pas répondu. Il a vaguement soulevé le petit chapeau qu’il portait. Et il a tourné les talons. Il est reparti comme ça ! Il m’a vraiment fait un effet bizarre.

Un quart d’heure plus tard, j’étais de retour chez Speedy, avec juste quelques teignes collées sur le bas de mon jean, en témoignage de mon passage dans le terrain vague. Mon fourgon était prêt, mais en démontant, ils avaient repéré qu’un collier d’attache de mon pot d’échappement était cassé. Ils n’avaient pas la pièce et il a donc fallu que je repasse trois jours plus tard. C’est à cause de ce collier de serrage que j’ai revu monsieur Hirtz.


Donc, trois jours après, j’étais de retour à rôder avenue de Castres. J’ai commencé par parler un peu de Monsieur Hirtz avec l’épicière d’en face de chez Speedy, une grande dame un peu sèche, mais terriblement bavarde. Elle faisait une promotion sur les melons ; l’odeur et le prix m’avaient attiré. Je lui ai parlé du vieux monsieur et elle m’a dit qu’il venait là deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, à heure fixe, toujours en milieu de matinée. Il n’allait pas tarder d’ailleurs. Autrefois, il venait même plus souvent, tous les jours à ce qu’on disait dans le quartier, mais cela, elle ne l’avait pas connu elle-même. Un bonhomme un peu dérangé, mais qui ne faisait de mal à personne… Elle causait beaucoup et je n’ai pas aimé la façon dont elle parlait des gens. Je sentais qu’il devait y avoir pas mal de vrai dans ce qu’elle me disait sur monsieur Hirtz, mais quelque chose me gênait dans le ton qu’elle prenait pour le faire. Trop de ragots, trop d’indifférence en même temps. J’aime qu’on respecte les gens âgés.

J’ai vite payé mes melons et je suis allé vers la maison. J’ai repris la même pose que la fois précédente, à cheval sur le rebord de la fenêtre. Cette fois, il était clair que je venais pour l’attendre. Il est d’ailleurs arrivé dix minutes plus tard. Il devait être dix heures et demie. Il s’est avancé, m’a, cette fois, salué d’un petit coup de son drôle de galurin, puis s’est dirigé vers la boite aux lettres qu’il a ouverte. Il m’a semblé qu’il ne regardait même pas à l’intérieur, qu’il était sûr à l’avance qu’il n’y aurait pas de lettre. Je lui ai dit, même si c’était bête :

— – Alors, vous n’avez pas de courrier ?

Il m’a répondu d’un ton las :

— – Non. C’est trop tard maintenant.

— – Vous attendiez une lettre ?

Décidément, mes questions n’étaient pas intelligentes, mais je ne savais pas quoi lui dire à ce vieux gars. Il avait l’air malheureux et je ne comprenais pas pourquoi. J’ai passé l’autre jambe par la fenêtre et j’ai sauté du rebord pour me rapprocher de lui. Il a suivi mes mouvements du regard, s’est tourné vers moi et m’a regardé droit dans les yeux. Il m’a expliqué :

—–  J’attends une lettre de ma sœur Hilda. La dernière fois que je lui ai écrit, je lui ai envoyé une carte interzone en lui donnant cette adresse-là. Il faut bien que je vienne de temps en temps pour vérifier qu’il n’y a pas de courrier, non ?

— – Une carte interzone ?

— – Oui, c’est le seul courrier pour passer la ligne de démarcation.

— – Ah oui ! ai-je dit, mais je ne comprenais rien à ce qu’il me racontait.

— – C’est trop tard maintenant. Elle est surement morte.

Je ne savais pas quoi dire. Il était vraiment dérangé ce gars-là. Peut-être que l’épicière avait raison, finalement. Il y a eu un grand silence.

— – Tous ils m’ont dit qu’elle était morte là-bas. Mais vous y croyez, vous ? Vous croyez qu’on peut tuer tant de gens d’un seul coup ?

—–  Je ne sais pas, non. Surement que non.

Je bafouillais en cherchant dans ma tête ce que pouvait être une carte interzone. Je pressentais que c’était quelque chose d’important, quelque chose de triste aussi. Il suffisait de voir la tête du vieux quand il parlait de sa sœur. Je pensais aux réfugiés du Kosovo, à la guerre de Bosnie, aux gens qui avaient été séparés et que la Croix Rouge ou le Croissant Rouge cherchaient à réunir.

— – Nous sommes juifs, monsieur.

Il a dit ça d’un ton très digne et il m’a tourné le dos. Je voyais à présent que de grandes taches grasses maculaient le dos de son imperméable. Il a fait quelques pas devant la maison. Il s’est retourné vers moi qui étais resté adossé à la porte ballante. Et il a ajouté quelque chose que je n’ai pas compris non plus :

— – Moi, je la connais leur histoire d’Auschwitz. Mais ça n’a pas pu arriver à ma sœur : elle n’avait que quatorze ans.

Il s’est éloigné à pas lents sur l’espèce de sentier dans les herbes folles. Des morceaux de verre cassé ont crissé quand il a marché dessus.

Je suis allé reprendre mon camion chez Speedy.


Les paroles de ce vieux bonhomme m’ont poursuivi toute la journée. En rentrant le soir, j’étais bien décidé à éclaircir le mystère. Je me suis adressé à Khadija, ma grande, qui est en terminale. Elle était assise à la table de la salle à manger, face à la télé, des cahiers éparpillés autour d’elle. Elle a eu la chance de faire des études, elle, et pourtant, elle n’a pas accueilli ma question avec beaucoup d’empressement.

—– Mais je m’en fiche de ce qu’est une carte interzone, moi, papa. J’ai du boulot. J’ai un devoir de philo à rendre dans deux jours et j’ai juste commencé l’introduction.

— – C’est sur quoi ton devoir ?

— – Le sujet, c’est :  » Toutes les opinions sont-elles respectables ? « 

– Oui, ma fille, le respect, il n’y a que ça, je n’arrête pas de vous le dire, le respect !

— – Mais papa, ce n’est pas aussi simple que ça la philo. Il faut aussi dire le contraire.

— – Le contraire du respect ?

— – Oui, par exemple, les opinions d’Hitler sont-elles respectables ?

— – Mais Khadija qu’est-ce que tu as dans la tête ? Hitler, ce n’est pas pareil. Hitler, c’était un chien, ça ne se discute pas !

— – Tu vois bien que ce n’est pas si simple. C’est justement ça qu’on nous demande de discuter.

Moi je trouve qu’ils font bien des simagrées avec leur philosophie. J’ai baissé la télé qui braillait des chansons en anglais. J’ai expliqué mon histoire et Khadija m’a écouté avec sérieux, comme elle sait le faire quand elle ne râle pas. Elle est assez râleuse.… J’ai envoyé le petit Medhi, mon dernier, chercher un dico. On a trouvé  « interzone : adj. Qui s’étend à plusieurs zones. » mais ça ne nous a pas avancés. Khadija a fini par poser d’un geste rageur la copie qu’elle était en train de remplir de sa philosophie, et, dans son livre d’histoire, elle m’a dégoté une carte de France, où il y avait une « ligne de démarcation ». Ça datait de la guerre cette histoire-là. Le vieux bonhomme ne me parlait pas de la guerre du Kosovo, mais de quelque chose de beaucoup plus vieux que ça. C’était un Juif qui attendait depuis la guerre des nouvelles de sa sœur qui était devenue je-ne-sais-quoi.

Khadija m’a alors tout expliqué. Elle n’a plus parlé de son devoir de philo. Elle m’a tout bien expliqué. J’avais entendu parler des horreurs que Hitler avait commises, mais Khadija, elle, avait eu des cours là-dessus au lycée et elle m’a tout expliqué, en détail : comment les Juifs étaient arrêtés, comment on les mettait dans des trains à Drancy, comment ils étaient tués à l’arrivée à Auschwitz.

D’après Khadija, le vieux bonhomme avait dû atterrir là, dans notre ville, pendant l’Exode. Il avait envoyé une carte postale à sa sœur, surement restée dans le Nord, dans la zone occupée, — c’était peut-être ça que voulait dire interzone — et depuis, il attendait des nouvelles.

Les Juifs, c’est un peu des cousins pour nous, non ? Des cousins avec lesquels on serait toujours un peu en bagarre, à cause de ce qu’ils font à nos frères, en Palestine. Des cousins qui nous font de la concurrence aussi : j’ai un frère qui vend sur les marchés et pour arriver à faire son trou, il a fallu qu’il ne se laisse pas marcher sur les pieds. Mais maintenant, ça va mieux, les jeunes ont pu s’installer.

Ainsi, le vieux bonhomme attendait car il ne voulait pas croire qu’on ait pu faire du mal à sa sœur de quatorze ans. Et j’ai eu pitié dans mon cœur.


Je n’ai revu le vieux Hirz qu’une fois, une quinzaine de jours plus tard, un matin. Je passais dans l’avenue de Castres, en ralentissant comme à chaque fois, devant la maison brulée. Khaled était assis à côté de moi, mais je ne lui avais parlé de rien : Khaled, il est bien pour le boulot, mais on ne peut pas vraiment discuter avec lui. J’ai vu le bonhomme sortir de l’allée qui conduisait à la maison et à sa boite aux lettres. J’ai sorti le bras par la fenêtre du camion et je lui ai fait un grand signe. Je ne sais pas s’il m’a vu et même, m’aurait-il reconnu ?

Un mois plus tard, on m’a téléphoné pour me demander si je voulais bien m’occuper d’un chantier dans cette avenue. La maison allait être démolie et un immeuble mi-logements, mi-bureaux serait installé avec une supérette au rez-de-chaussée. Je devais faire toute l’électricité. Un chantier intéressant. Du boulot pour plusieurs semaines, je n’allais pas cracher dessus.

Je suis allé voir le responsable du chantier un jeudi matin. Un bulldozeur était en train de s’attaquer aux derniers pans de mur de la maison. Ça m’a fait un peu mal au cœur. Je n’aime pas voir détruire une maison que d’autres ont construite en y passant du temps, en y dépensant de la sueur. En même temps, il fallait bien que je bosse moi aussi.… La grille d’entrée avait été arrachée pour permettre le passage des engins. On en voyait un bout qui dépassait d’un conteneur de gravats. Dans l’herbe, au milieu des gravats, la poutre de l’entrée avec la boite aux lettres, encore accrochée.

J’ai avisé Jean-Pierre, un copain maçon : j’ai fait pas mal de chantiers avec lui. Et je lui ai demandé de bien vouloir replanter le poteau, au bord de l’avenue, près d’un grillage de plastique orange destiné à empêcher le public de pénétrer dans le chantier. Il m’a regardé comme si j’étais malade. Je lui ai juste dit que c’était à cause de la boite aux lettres, que quelqu’un devait y passer encore quelques temps pour chercher son courrier. Je ne crois pas qu’il ait compris, mais on est vraiment potes et il s’y est mis avec moi. On a replanté le poteau en terre. La boite aux lettres était bien visible. L’étiquette avait juste été un peu salie par la terre ocre contre laquelle elle avait frotté.

A présent, je passe tous les jours devant le chantier, même si cela rallonge ma route. Je vérifie qu’elle est bien là. Pour l’instant ça va. Mais le chantier va bientôt se terminer.

Et je me fais du souci pour la boite aux lettres.


Dominique Natanson,

nouvelle tirée de Dernières nouvelles de l’absence

© 2001