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Un « Juste » japonais, Sugihara Chiune

Sugihara Chiune était un diplomate japonais. Après avoir séjourné en Chine, il fut nommé en Europe, d’abord en Finlande (1937). En octobre 1939, comme l’Allemagne attaquait la Pologne et que, de son côté, en vertu du Pacte Germano-Soviétique d’août 1939, l’URSS occupait l’Est de la Pologne, il fut nommé consul du Japon en Lituanie.

La Lituanie au moment du partage de la Pologne (1939)
La Lituanie au moment du partage de la Pologne (1939).
La capitale n’était pas alors Vilnius, mais Kaunas, à une centaine de kilomètre à l’ouest de l’actuelle capitale.

En Lituanie, les Juifs étaient assez nombreux avant la guerre, mais surtout, des Juifs de Pologne, fuyant l’avance allemande, s’y étaient réfugiés. Il y avait même des Juifs allemands qui avaient fui le nazisme.
La Lituanie était encore indépendante, mais cette indépendance était contestée par le grand voisin soviétique. Les trois pays baltes (Lituanie, Estonie, Lettonie) étaient l’objet d’une intense pression pour les obliger à signer un traité d’assistance mutuelle avec l’U.R.S.S. et d’accepter la présence de troupes soviétiques sur leur territoire.
En mai 1940, prenant prétexte d’un coup de feu tiré par un Lituanien sur un soviétique, l’U.R.S.S envahit la Lituanie. Le 20 juillet, le gouvernement prosoviétique mis en place demanda le rattachement de la Lituanie à l’U.R.S.S.
Diplomatiquement, cela signifiait que Sugihara Chiune n’avait plus rien à faire en Lituanie, ce pays n’était plus indépendant.

Le consulat du Japon à Kaunas
Le consulat du Japon à Kaunas, une modeste bâtisse.
Sur les marches, probablement Yukiko Sugihara, l’épouse du consul.

     Le 27 juillet 1940, un matin, une foule de Juifs se présente devant le consulat du Japon. Les consulats ferment les uns après les autres, puisque la Lituanie a cessé d’exister comme état. Pour eux qui ont fui le nazisme, la nasse se referment. Ils veulent partir. Seul un visa de transit leur permettrait de traverser l’U.R.S.S. Ils s’adresse au consul du Japon.

Sugihara Chiune, Kaunas
Sugihara Chiune, photographié à Kaunas, en 1940

Sugihara Chiune est ému, mais c’est un diplomate. Il envoie un télégramme au gouvernement japonais : « Top secret / Ultra urgent ». Il reçoit une réponse négative. il envoie un second télégramme, puis un troisième.
Voici la réponse de son gouvernement :

Le Ministère de l’Intérieur s’oppose au passage de nombreux étrangers au Japon, pour des raisons de sécurité. Il n’est pas question de délivrer des visas.

Pourtant Sugihara va passer outre et désobéir.
Il a trouvé un pays qui peut accueillir, sans visa d’entrée, les réfugiés juifs. Il s’agit de l’île de Curaçao, dans les Antilles néerlandaises. C’est le consul des Pays-Bas, Goodwill, qui lui a signalé cette possibilité. Ce consul ne représente plus rien, puisque les Pays-Bas sont, en juillet 1940, totalement occupés par l’armée nazie, mais il signe une attestation écrite pour qu’ils puissent se rendre à Curaçao.
Sugihara commence à délivrer des visas le 31 juillet 1940. Il va lui-même l’annoncer aux réfugiés qui attendent aux grilles. Commencent alors des journées de folie. Sugihara travaille comme un forcené, durant plus de dix heures par jour,  à établir les visas. Par manque de formulaires, dans un si petit consulat, il doit tout écrire à la main. Un employé l’aide en mettant les tampons.

Un visa de transit délivré par le consul japonais le 9 août 1940
Un visa de transit délivré par le consul japonais le 9 août 1940.
Il autorise la famille qui le détient à transiter par le Japon pour se rendre dans l’île de Curaçao.

     Le 2 août, le ministère des Affaires Etrangères japonais lui a enjoint se quitter le consulat. Les Autorités soviétiques le somment d’abandonner les lieux et de mettre fin à ses fonctions de consul. Il fait la sourde oreille pendant une vingtaine de jours. Il délivre des visas jusqu’au 28 août 1940.
Il reçoit un dernier télégramme du Japon :

Fermez le consulat de Kaunas et partez sur-le-champ à Berlin.

Il quitte le consulat pour l’hôtel Métropolis. Des Juifs l’y suivent et il continue à délivrer des visas jusqu’au 31 août.
Les Soviétiques lui enjoignent de partir. Du train encore, par les fenêtres du wagon, il jette encore ces précieux laissez-passer.
Quand le train s’ébranle, il dit :
Pardonnez-moi, je ne peux plus écrire. Je prie pour votre sécurité.

Au total, il aura délivré plus de 2000 visas familiaux, sauvant sans doute près de 6000 vies. Les Juifs qui obtinrent ces visas purent traverser l’U.R.S.S. par le Transsibérien, embarquer pour le Japon, puis gagner d’autres pays.

Sugihara poursuit son travail diplomatique à Berlin d’abord, puis à Königsberg, puis à Bucarest. Il ne reverra le Japon qu’en avril 1947. Il sera alors poussé à démissionner, en raison de son activité à Kaunas, de sa désobéissance aux ordres qui lui avaient été donnés. A plus de cinquante ans, il recommence une seconde vie, dans les magasins PX d’approvisionnement des troupes américaines, où il bénéficie de son expérience de l’étranger, puis dans une entreprise de commerce avec l’U.R.S.S.
Ce n’est qu’en août 1968, que l’un des rescapés de Kaunas retrouve sa trace au Japon. Ces retrouvailles sont évoqués par un grand journal Ashahi Shimbun sous le titre « Le Sauveur des 4000 réfugiés juifs ». Un des fils de Sugihara est invité par l’Université hébraïque de Jérusalem.
     En 1969, Sugihara séjourne en Israël, où il rencontre des survivants de Kaunas.

 Sugihara Chiune  et Warhaftig
Sugihara, en 1969, rencontre en Israël
le Ministre des Affaires religieuses, Warhaftig
un des rescapés de Lituanie.

En 1985, Sugihara est élevé au rang des « Justes des Nations ». Il est alors trop fatigué pour recevoir le prix. sa femme et son fils feront le déplacement.
Sugihara Chiune meurt le 31 juillet 1986.

 Sugihara Chiune
Sugihara Chiune

BIBLIOGRAPHIE :

  • Sugihara Yukiko, Visa pour 6000 vies, Picquier poche, 2002 : c’est le livre de souvenirs de sa femme.
  • Hélène Holzman, Cette enfant vivra, Trois cahiers 1941-1944, Actes Sud-Solin, 2002 : ce livre ne parle pas de Sugihara, mais évoque le sort des Juifs restés à Kaunas, en particulier le ghetto et les exécutions du « Neuvième Fort »